Les raisons d’un rapprochement

19 Juillet 2016 Radisson Blue Hotel, Lagos

Décrits comme deux Lions africains, le Maroc et le Nigeria présentent des complémentarités insuffisamment évaluées à ce jour. Confrontés aux défis grandissants du contexte mondial, les deux pays ont fort à gagner de ce rapprochement dans le cadre d’une coopération Sud-Sud.

Le climat était tout sauf froid, lors du séminaire organisé à Lagos par Economie Entreprises, avec le soutien du think tank nigérian Center for Public Policy Alternatives. Il est vrai que l’appréhension était forte côté organisateurs, les deux pays ayant entretenu des relations des plus tendues sur le continent. Mais lorsqu’il s’agit de business, les Nigérians sont d’un pragmatisme têtu. Ce qu’ils ont entendu et vu sur le Maroc, lors de cet évènement les a très fortement emballés, au point où Hassan M. Alaoui, directeur de Publication d’Economie Entreprises, qui présidait les travaux de cette rencontre, a avoué que le Maroc n’a pas su communiquer sur ses atouts surtout avec les pays de l’Afrique anglophone.
Il faut dire que tous les ingrédients étaient réunis pour briser la glace. Moins d’une semaine avant cette rencontre, Nasser Bourita, ministre délégué aux Affaires étrangères, et Yassine Mansouri, patron de la DGED, avaient été reçus par le Président nigérian Muhammadu Bouhari. A l’ordre du jour, des sujets d’intérêts communs, mais surtout le projet de l’OCP de construire une usine de fertilisants dans la nouvelle zone industrielle de Lagos adossée à la future plateforme de transbordement, le Lekki Port. Lundi 18 juillet, le Maroc annonçait en grande pompe son retour dans les rangs de l’Union africaine. Une annonce qui a été qualifiée de «meilleure nouvelle de l’année» par le Président Olusegun Obasanjo, qui participait aux travaux de ce séminaire qui a eu lieu le mardi 19 juillet 2016 dans la capitale économique Lagos. Cet homme politique, qui fut Président du Nigeria durant trois mandats (1976 à 1979 et de 1999 à 2007), est une des figures politiques les plus influentes en Afrique.

Un géant aux pieds d’argile
Obasanjo qui a inauguré ce séminaire auprès de Obiageli Ezekwesili, ancienne vice-présidente de la Banque mondiale pour l’Afrique et fondatrice de Transparency international, a souligné les synergies dormantes entre les deux pays dans un style laconique. Le Nigeria est un pays avec plus de 180 millions d’habitants, et historiquement cela fut perçu comme une charge. Sauf qu’avec la conjoncture mondiale nous n’avons plus le choix que de transformer ce qui peut être perçu comme un handicap en une opportunité. Le Président a ainsi adressé le cœur du problème macroéconomique au Nigeria qui traverse une crise sans précédent. Le Nigeria, dont le produit intérieur brut dépasse les 480 milliards de dollars en 2015, est le dixième producteur mondial de pétrole.
Ce pays est très dépendant de cette ressource naturelle qui génère près de 95% des exportations, 80% des revenus fiscaux et un tiers du PIB.Aujourd’hui, il se voit contraint de diversifier son économie mais surtout de mettre de l’ordre dans ses affaires. Il faut dire que le Nigeria a perdu 50 rangs dans le classement Doing Business, alors que le Maroc en a gagné autant dans la même période. Et pour cause, le climat des affaires est le point noir du Nigeria. Sonnie Ayer, président de la banque d’investissement Dunn Loren Merrifield Group, expliquait dans son intervention que si le Nigeria n’arrive pas à monter des projets d’infrastructure en Partenariats Public-Privés, c’est que le climat des affaires n’est pas bon.

Avec ses 18 millions d’habitants, Lagos a la taille d’un pays comme la Côte d’Ivoire

Le Nigeria, c’est surtout une puissance agricole mais qui est encore très loin d’atteindre ses potentialités. Un pays qui certes dispose de belles bâtisses modernes, mais reste très pauvre en infrastructures. Avec une capacité énergétique installée de 3.000 MW (dont seulement 50% est opérationnelle), l’on peut dire que le Nigeria et ses 180 millions d’habitants sont dans le noir. A titre de comparaison, le Maroc avec seulement 35 millions d’habitants jouit d’une capacité opérationnelle de 6.000 MW. C’est dire le retard que doit rattraper le Nigeria. Pour reprendre la déclaration d’Obiageli Ezekwesili, lors de ce séminaire, qui était aussi ancienne ministre des Ressources naturelles, «le Nigeria a bel et bien été frappé par la malédiction pétrolière».
L’économie marocaine semble être diamétralement l’opposée à celle du Nigeria. Totalement décorrélé de toute dépendance énergétique, le Maroc a emprunté un tout autre chemin de croissance. Il a construit une économie organique qui repose sur des stratégies sectorielles bien définies et une gouvernance publique imprégnée d’un esprit de compétitivité. Le tourisme, l’agriculture, l’industrie automobile et aéronautique, l’offshoring et bien d’autres secteurs sont aujourd’hui autant de vitrines du niveau de développement marocain. A cela s’ajoutent les infrastructures de transport dont le train à grande vitesse et Tanger Med sont des porte-étendard.
Addressant le point du développement humain, Ezekwesili a précisé que si le Maroc arrive à attirer des milliers d’étudiants africains, «c’est que son modèle éducatif, qui repose sur un partenariat public-privé, offre des atouts considérables pour nos jeunes».
A la veille de la COP22, qui se tient à Marrakech en novembre prochain, il est important de souligner que le Maroc a été précurseur en Afrique dans le développement d’une stratégie pour atténuer les effets du changement climatique. Pour ce faire, il a engagé un programme ambitieux visant à améliorer son mix énergétique avec un objectif de 42% d’énergies renouvelables à l’horizon 2020 et 52% à l’horizon 2030.

Le Nigeria peut être une porte d’entrée privilégiée vers l’Afrique anglophone

Une relation embryonnaire
Le partenariat entre le Maroc et le Nigeria est quasi inexistant. A en croire les chiffres de l’Office des changes, le Nigeria ne contribue qu’à seulement 0,6% des exportations marocaines et 0,1% de ses importations. Ces exportations  portent essentiellement sur deux produits: les engrais et les produits halieutiques. Mais, selon une source au sein de la CGEM, ces chiffres ne reflètent pas la réalité de ce partenariat, puisque plusieurs industriels nationaux passent par des intermédiaires européens pour sécuriser leurs exportations vers le Nigeria. Mais cela reste tout de même très limité lorsque l’on observe le niveau d’influence du Maroc en Afrique de l’Ouest, la proximité des deux pays et les enjeux géostratégiques. Néanmoins, l’obstacle linguistique est de taille, et l’état d’esprit est différent de celui des pays de l’Afrique francophone.
Si visiblement il existe des complémentarités inexploitées, comment alors jeter les ponts entre ces deux économies? Le séminaire organisé par Economie Entreprises a certes permis aux deux pays de mieux se connaître et, sur certains sujets, de se découvrir, mais il a surtout mis en valeur le potentiel du «policy dialog» et l’échange sur les expériences règlementaires. La transition économique annoncée par le Président Muhammadu Buhari, qui consiste à mettre en place un modèle de développement loin des richesses naturelles rapprochera les deux pays naturellement. L’ancien Président Obasanjo l’a bien souligné lors de son intervention: «Le Nigeria a fort à apprendre de la transition économique au Maroc». De ce fait, le Royaume a bien une vingtaine d’années d’avance sur le Nigeria qui peut être une porte d’entrée privilégiée vers l’Afrique anglophone.
Un des premiers investisseurs à se prononcer sur le Nigeria est le groupe OCP qui a annoncé son unité de fertilisants. A travers l’OCP ce sont les deux secteurs agricoles qui se rapprochent. Le Plan Maroc Vert est pour le Nigeria une inspiration inestimable pour son plan national agricole, annoncé par le Président Goodluck Johnatan, en 2011, mais qui peine toujours à démarrer. Un échange de données sur les concepts de productivité agricole, son financement, le «climate smart agriculture» et les sujets liés à l’exode rural et l’agriculture.
Selon Marie-Françoise Marie Nelly, directrice de la Banque mondiale pour le Maghreb, «le Maroc a une bonne expérience dans le développement et l’entretien des infrastructures, qui pourrait servir d’axe de collaboration avec le Nigeria». Avant son installation au Maroc, en 2015, Marie Nelly était directrice de l’institution de Bretton Woods au Nigeria et, de ce fait, possède un regard unique sur cette relation. Selon un rapport de la Banque africaine de développement (BAD), le Nigeria a besoin d’investir 448 milliards de dollars pour mettre à niveau ses infrastructures dans les 30 années à venir. Le Lekki Port est un des maillons de cette vision. Ce port, situé à 20 kilomètres de Lagos, est une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest et une partie de l’Afrique centrale, tout comme Tanger Med l’est vers l’Europe.
Les domaines de collaboration sont multiples et peuvent s’étendre jusqu’au tourisme et l’immobilier, où le Nigeria est un émetteur d’investissements. Si le Nigeria compte parmi les plus fortes économies du continent, c’est que les flux peuvent aller dans les deux sens. Pour les canaliser, Marie Nelly suggère de créer des plateformes de collaboration entre institutions publiques mais aussi entre les secteurs privés. L’idée de la création d’une chambre de commerce maroco-nigériane a aussi été soulevée.