La révolution agraire

17/04/2019 SIAM – Meknès

Émanciper le milieu rural repose sur une refonte structurelle globale et une mise en convergence des politiques sectorielles. Et par-dessus tout, de s’affranchir de la dépendance du secteur agricole.

Il paraît que le monde contemporain finit toujours par oublier ses origines agraires. Avec près de 4 Marocains sur 10 qui labourent la terre, le Maroc est de fait un pays d’agriculteurs. Le milieu rural représente 90% de la surface du royaume et est occupé par 40% de sa population. Gros bémol, l’économie rurale est fortement tributaire d’un seul secteur, l’agriculture, qui par ailleurs ne contribue qu’à hauteur de 14% du PIB. Cette dépendance accrue au système agraire est appuyée par les disparités, notamment en matière d’accès aux services sociaux de base et d’infrastructures. Aujourd’hui, la situation est telle que le monde rural n’est plus capable de se prendre en charge. De ce postulat fondamental découle une question existentielle: comment repenser le monde rural? Ce sont, en substance, les enjeux autour notamment de la transformation du milieu rural qui ont interpellé économistes, responsables politiques, hommes d’affaires et observateurs, réunis en marge du Siam lors d’une conférence débat organisée conjointement par EE Live, la plateforme de débat stratégique d’Economie Entreprises, et le Crédit Agricole du Maroc, intitulée «Le monde rurale, une approche évolutive». Dicté par les orientations royales autour de la nécessité de créer une nouvelle classe moyenne rurale, et d’assurer des conditions propices à la création d’emploi et de richesse dans le milieu rural, la question a suscité des échanges stimulants et a relevé au passage une série d’incohérences.

Une dépendance accrue à l’agriculture

A l’origine, l’exode rural amorcé il y a près de trois décennies accentue la paupérisation des populations rurales et a également pour effet pervers de participer au développement urbain incontrôlé. En misant gros sur les territoires urbains, les zones rurales ont longtemps été mises à l’écart du développement. «Il est temps de converger les politiques sectorielles vers une approche durable du monde rural», lance Hamou Ouhelli, Secrétaire d’État chargé du développement rural et des eaux et forêts. Dans sa tentative d’apporter un équilibre à cette équation complexe, l’État a engagé, bon an mal an, plusieurs politiques sectorielles sur la lignée de la Stratégie 2020 de développement rural. Rappelons que dans le cadre de sa politique, une vaste panoplie d’instruments furent déployés pour désenclaver les zones rurales. Du Programme d’action national de lutte contre la désertification, adopté en 2001, au Schéma national et la Charte nationale de l’aménagement du territoire (adoptés en 2004), sans oublier l’Initiative nationale pour le développement humain lancée par le Souverain en 2005. Bien que les intentions soient louables, la plupart des réformes entreprises (incitations à l’investissement, formation par apprentissage des jeunes ruraux …) visaient la relance et la mise à niveau du secteur agricole. D’ailleurs, la lourde responsabilité de développer les espaces ruraux mise en exergue vers la fin des années 90 a été attribuée à un seul ministère, celui en charge de l’agriculture. «Une mise en cohérence des schémas sectoriels s’impose», tonne Hamou Ouhelli. Car, le monde rural est à appréhender non pas dans sa globalité, mais davantage dans sa grande diversité. «Il faut faire une dichotomie entre le développement du milieu rural et celui des zones montagneuses par exemple, deux environnements entièrement différents», fait remarquer Abderrahim Ksiri, membre du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE). Le «manque de délicatesse» en ce point vis-à-vis des populations aux caractéristiques et besoins propres est particulièrement frappant. Le CESE l’a d’ailleurs souligné à de nombreuses reprises. «L’impact des programmes et projets de développement en milieu rural demeure en deçà des attentes et des besoins des populations. L’analphabétisme des populations rurales encore élevé et la précarité sont principalement concentrés dans les zones rurales, notamment montagneuses et enclavées, où la faiblesse des infrastructures, de l’accès aux services et aux infrastructures économiques, sociales et éducatives persiste», peut-on lire dans un récent rapport du Conseil. La vision nationale du développement du monde rural recommandée par le CESE à moyen et long termes propose de soutenir les activités économiques dans le monde rural en dehors du périmètre agraire classique, en se penchant entre autres sur l’agriculture bio, l’écotourisme, l’artisanat, en sus de mettre sur pied des activités industrielles et services.

L’emploi: l’offre en décalage

Mis à part les mesures structurelles, le premier rempart au développement des territoires ruraux demeure l’accès à l’emploi. Souvent, deux possibilités s’offrent à un jeune issu de la campagne au moment où il s’apprête à intégrer le marché du travail: quitter son patelin à la recherche d’un métier dans le milieu urbain, ou trouver un emploi localement. La première option exige un certain niveau de qualification, et le jeune a une possibilité de décrocher un poste sous condition de mobilité. Mais pour un tas de non diplômés, l’accès aux offres d’emploi demeure le premier obstacle à l’employabilité. «Les jeunes ne se retrouvent pas dans le schéma actuel. Ils n’ont pas de visibilité sur le processus de productivité», explique Abdelmounaim Madani, directeur de l’Anapec. Pourtant, l’Etat a mis en place un ensemble de mesures pour favoriser l’emploi, y compris dans le milieu rural. Force est de constater que ces dispositifs d’accompagnement, à l’instar de «Tahfiz», censé profiter aux non-diplômés, aggravent les inégalités et sont souvent sollicités pour recruter les diplômés. Malencontreusement, à l’heure qu’il est, aucune mesure n’est prise par l’État pour accompagner l’insertion des non diplômés. «On ne peut plus compter sur le socle statutaire actuel qui n’est plus favorable», regrette Madani. Dans de telles circonstances, difficile d’imaginer un environnement propice à la création de richesses et, à la constitution, in fine, d’un véritable pouvoir d’achat pastoral. Cela, sans tenir compte de certaines pratiques illégales, pourtant courantes dans les exploitations agricoles, notamment le recours à une main-d’œuvre non diplômée dans l’impunité la plus totale, payée en deçà du salaire minimum agricole garanti (SMAG) -69 DH par jour-. D’ailleurs, l’absence de pont entre l’Anapec et l’inspection du travail fait que de telles pratiques persistent et aggravent les inégalités dans les zones rurales. D’où la nécessité d’établir une base de contractualisation de travail sous ses différentes facettes, plus équitable, et de repenser la composante emploi dans le milieu rural. L’autre aberration du marché de l’emploi touche les auto-entrepreneurs, à savoir les petits exploitants, qui sont souvent asphyxiés et subissent les pressions du marché. «L’agrobusiness dicte les productions agricoles et les petits agriculteurs sont souvent marginalisés», souligne Florence Marie Rolle, représentante de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Mais comme l’agriculture ne suffit pas à elle seule à établir un climat favorable à l’installation de ces populations, développer des activités à fort enjeu d’inclusion, notamment pour les femmes, s’impose. «La jeune fille est exclue de la composante de l’appareil de production», se désole Abdelmounaim Madani.

Réaménagement du territoire rural

Éviter aux populations locales de quitter leur terre natale, c’est mieux cerner les problématiques d’emploi locales mais également favoriser le développement territorial. De là, tout l’enjeu est de développer de nouveaux schémas de création de valeur pour faire des zones rurales de vrais pôles de compétitivité. Le réaménagement du territoire constitue un enjeu majeur pour un aménagement durable du territoire. «Il y a un décalage clair entre les transformations des activités marchandes et la faiblesse de conception des services publics», relève Jacques Barbier, géographe et consultant en aménagement du territoire en environnement. Selon cet expert, les régions marocaines sont encore de «grands ensembles», ce qui complique la concertation entre acteurs locaux. Au regard de la décentralisation, force est de constater que les communes ne jouent qu’un rôle secondaire dans le développement de leur territoire. Ceci tient pour partie à leurs carences en ressources financières et humaines, mais aussi largement à leur réelle implication dans la gouvernance locale. La mise en œuvre de la régionalisation avancée constitue en ce sens une véritable opportunité de développement du monde rural, et pour éviter de rompre définitivement le cordon ombilical qui lie l’économie à la terre.