Deux lions en mouvement !

24/03/2017 Radisson Blu Nairobi

Le Maroc et le Kenya. Deux pays, deux cultures différentes, un même continent et tellement de similitudes macroéconomiques. En quoi les deux économies peuvent-elles converger? Décryptage.

Créer des synergies entre le Maroc et le Kenya sur différents domaines d’activités est-il possible? Sur le plan agricole, touristique et des services, les deux pays présentent une  topographie macroéconomique quasi similaire. Une sorte d’effet miroir existe, en effet, entre les deux pays. C’est en tout cas ce qui ressort de la conférence intitulée «Maroc-Kenya: Deux lions africains en mouvement», qui s’est tenue à Nairobi, le 24 mars dernier, réunissant de nombreux acteurs économiques des deux pays. Organisée par Economie Entreprises Live, la plateforme débat stratégique du magazine éponyme, la conférence a réuni plus d’une centaine d’acteurs économiques de différents secteurs. Doing Business, investissements, agriculture ainsi qu’infrastructures, autant de secteurs dont le parallèle a été fait pendant cette conférence et qui a indubitablement débouché sur une comparaison des deux systèmes économiques. Cependant, bien que les deux lions africains représentent des similarités dans les chantiers d’envergure mis en place pour assurer leur développement socioéconomique, leurs cultures des affaires sont pour le moins différentes. En effet, alors même que le Maroc reste sur son modèle français, le Kenya, lui, prône un pragmatisme très anglo-saxon. 

Dynamisme économique

L’économie kenyane est restée relativement résiliente par rapport à la baisse des prix des matières premières, alors même que la plupart des pays subsahariens ont subi les effets de cette baisse. Ainsi, la croissance est restée aux alentours de 6%. Une croissance où le secteur public, via ses investissements publics, joue un rôle primordial dans le dynamisme des activités économiques. D’un point de vue offre, ce sont les activités tertiaires qui contribuent le plus à la croissance économique, avec un rôle du secteur manufacturier qui n’est pas à la hauteur des attentes. L’inflation, quant à elle, reste généralement contenue selon les normes de la banque centrale et en ligne avec l’objectif de stabilité des prix mais qui est en moyenne proche de 6%. «Le régime de change flexible dans ce pays permet de protéger l’économie contre les chocs externes et permet en même temps à la banque centrale de focaliser exclusivement sur la stabilité des prix», explique Kwame Owino, directeur général du think tank kenyan Institute of Economic Affairs. Le point critique pour l’économie kenyane est, selon Owino, «relatif à la capacité des décideurs d’assainir les finances publiques et revenir à des niveaux de déficit plus maîtrisable, sinon les risques d’un dérapage budgétaire sont énormes à moyen terme». Le Maroc est d’ailleurs en train de suivre les pas du Kenya puisque le régime de change est en pleine mutation, passant d’un régime de change fixe à un régime de change flexible.

Par ailleurs, le Kenya a été classé en 2015 par le magazine américain Fortune parmi les sept pays émergents où il faudrait investir. Selon le magazine, le pays bénéficie de la volonté du Président Uhuru Kenyatta de développer le secteur de l’énergie et de moderniser les infrastructures. Et ce n’est pas tout, car cet Etat d’Afrique de l’Est, qui compte plus de 44 millions de personnes, s’est également engagé à améliorer son climat des affaires. Dans le dernier rapport «Doing Business» de la Banque mondiale, qui évalue chaque année la facilité à faire des affaires, le Kenya est passé de la 108ème place en 2016 à la 92ème en 2017. Le Maroc, quant à lui, est classé au 68ème rang  parmi 190 économies, 1er en Afrique du Nord, 3ème au niveau du continent africain. Dans ce contexte, il est certain que les deux pays suscitent les convoitises des investisseurs étrangers. «Grâce à l’amélioration de son climat des affaires, le Kenya attire chaque année deux milliards de dollars d’investissements étrangers, soit 100% de croissance annuelle», explique Moses Ikiara, directeur général de KenInvest.

En leur qualité d’acteurs importants dans la promotion du partenariat Sud-Sud, les deux locomotives du continent présentent des complémentarités certaines qui pourraient manifestement déboucher sur des synergies à mettre en œuvre. Plans agricoles, développement d’infrastructures et climat des affaires, autant de sujets à même d’apporter un retour d’expérience favorisant le rapprochement des deux économies. Le Kenya a, en outre, connu une décennie de croissance forte qui lui a permis d’accéder au statut de pays à revenu intermédiaire. Le gouvernement a en effet fait le choix de diversifier l’économie et continue d’attirer les investisseurs. Le constructeur automobile Volkswagen a d’ailleurs récemment inauguré une usine d’assemblage à quelques kilomètres de la capitale Nairobi. Tout comme Renault et Peugeot ont choisi le Maroc pour installer leurs usines. Ainsi, le Kenya est classé 96ème, précédé du Maroc (70ème) dans le rapport sur la compétitivité mondiale 2016-2017. Le Kenya est classé 9ème dans le top 10 des pays les plus compétitifs en Afrique, alors que le Maroc est classé 5ème. Les deux pays bataillent par ailleurs afin de gagner en compétitivité et le Maroc a fait le choix de commencer par le commencement en effectuant un état des lieux. «L’analyse comparative de la compétitivité-prix de l’offre marocaine sur certaines catégories représentatives de produits, conduite par la CGEM, montre que le Maroc est généralement moins compétitif sur les prix que les pays les plus performants: le différentiel de prix à l’exportation entre le produit marocain et le produit du pays le plus compétitif peut varier de 10% à 98%, selon les produits et les secteurs», explique Abdou Diop, président de la commission Afrique et Sud/Sud de la CGEM. Ainsi, pour parer à cette situation, la CGEM propose de clarifier le modèle de développement socioéconomique marocain et le partager, d’utiliser des leviers administratifs et réglementaires pour améliorer les conditions du marché et, enfin, de renforcer l’engagement du secteur privé dans l’amélioration de notre développement à long terme. Pour Owino, «la solution pour le Kenya se trouve dans la création d’emplois et donc la baisse du taux de chômage, qui se situe actuellement à 8,1%». C’est à travers le développement de l’industrie que le pays pourrait dépasser ses lacunes et gagner en compétitivité. Cette problématique devient un impératif, car il est essentiel pour le pays que la population active soit orientée vers des activités économiques à plus forte productivité afin d’encourager la société de consommation et, de ce fait, la croissance de l’économie Kenyane.

Infrastructures en chantier

Pour ce qui est des infrastructures, ces dernières années, les deux pays se sont engagés dans une politique de développement sans précédent. Le Maroc est monté en gamme dans le domaine avec Tanger Med, Nador West Med, autoroutes, tramways et TGV. Des milliards d’investissements ont été consentis dans ce sens par le pays. Idem pour le Kenya qui a entrepris un programme de plusieurs chantiers de grande envergure, tels que l’expansion du port de Mombasa et de l’aéroport international de Nairobi, la construction de nouveaux chemins de fer et le remplacement de la ligne à voie étroite, entre Mombasa et Nairobi. Bien que le taux d’endettement du pays reste relativement élevé (autour de 55%), Nairobi est convaincu que ces projets d’infrastructures devraient permettre de réduire le ratio de la dette sur le PIB au cours des prochaines années. Toutefois, pour que l’endettement public puisse être un moteur de croissance, le Kenya devrait améliorer sa capacité à réaliser ces projets d’envergure dans les délais tout en respectant les budgets.

Sauvetage de l’Agriculture

En ce qui concerne le secteur agricole, le programme marocain pour le développement de l’agriculture et l’agro-industrie, le Plan Maroc Vert (PMV) représente une véritable révolution dans le sens où la vision agricole du Maroc lui confère un rôle essentiel dans l’émergence de l’Afrique verte. En effet, le PMV est un modèle tout à fait exportable en Afrique pouvant servir de source d’inspiration pour nombre de pays du continent. Au Kenya, l’agriculture représente, à elle seule, plus de 24% du PIB et occupe plus de 70% de la population active en zone rurale. Comme au Maroc, l’agriculture kenyane est essentiellement pluviale et reste très vulnérable aux aléas climatiques. La majeure partie de la production agricole est assurée par les petites exploitations (87% comptent moins de deux hectares). Ainsi, afin de pallier les aléas climatiques, une nouvelle stratégie a été mise en place par le gouvernement kenyan dans le but d’anticiper l’extrême sécheresse que devrait connaître le pays en 2022. Le Kenya a donc signé avec l’Union européenne, en décembre dernier, un accord de financement de 103 millions d’euros visant à renforcer la coopération entre les deux parties servira à concrétiser le plan stratégique d’urgence du gouvernement.

Echanges

De la sorte, le Maroc et le Kenya peuvent coopérer en termes d’échange d’expertises. Entre autre, le Royaume pourrait partager la sienne en matière d’agriculture, par exemple en partageant son PMV ou encore son expertise en matière d’ingénierie portuaire. Le Kenya, lui, pourrait partager son savoir-faire en matière de technologie d’information. En effet, alors même que le Maroc en est à ses balbutiements en mobile banking, le Kenya, lui, en est déjà à l’émission de ses premiers bons par sms. En ce qui concerne les exportations et importations, le lion de l’Afrique de l’Est aurait, entre autres, sucre, mangue, café, thé noir et cuir à exporter. D’ailleurs, la Fédération des industries du cuir marocaine a montré un vif intérêt à la conférence. «Les points communs entre les deux économies sont relatifs au défi d’accroître la croissance de long terme dans ces pays, ce qui ne peut être soutenu exclusivement à travers une politique budgétaire expansionniste», explique Abdelaaziz Ait Ali, économiste sénior du think tank marocain OCP Policy Center. «Le Maroc a été capable de renverser la tendance à un moment critique où les déficits jumeaux avaient atteint des niveaux élevés, alors que l’économie kenyane ne semble pas avoir emprunté cette voie», ajoute l’économiste. Assurément, sur le plan des tendances structurelles, ces pays sont tous deux confrontés aux problématiques de désindustrialisation précoce par rapport à leur niveau de développement. Quoique, pour le Maroc, la transformation du modèle de croissance soit désormais plus orientée vers les produits manufacturiers. Un des défis communs à ces pays est leur capacité à déclencher une révolution verte dans le secteur agricole et à offrir des alternatives pour la population rurale, qui devrait se déplacer dans les zones urbaines dans les prochaines années.

Cependant, malgré cet effet miroir qui est ressorti tout au long de la conférence, les deux lions africains ont du potentiel à exploiter l’un chez l’autre. A l’attaque